Et si tout était redevenu comme avant ? Et si les Français avaient de nouveau le sentiment de l'impuissance de la politique, de l'impossibilité de la réforme et de l'inéluctabilité de leur déclin ? Un an après l'élection d'un nouveau président de la République, moment qui suscite généralement l'espoir, au moins d'une majorité de la population, le pessimisme est là, bel et bien là, visqueux. Il est d'autant plus remarquable que la victoire de Nicolas Sarkozy était celle d'un candidat qui avait eu la bonne intuition stratégique de proposer une "rupture", c'est-à-dire de promettre que plus rien ne serait comme avant.
Il voulait rétablir un lien de confiance entre les Français et leur classe politique : à lire les enquêtes d'opinion, c'est raté. Il voulait prouver que la réforme était possible dans le pays : même une partie de sa majorité en doute. Il voulait réconcilier la droite avec les couches populaires : elles s'en détachent. Il voulait montrer que l'on pouvait dire la vérité aux citoyens à condition de faire preuve de courage et de pédagogie : il n'a pas réussi et c'est peut-être là que se trouve l'une des clés de son intervention de jeudi prochain.
La première crise économique du XXIe siècle
Dire la vérité, expliquer les enjeux et fixer un cap clair, le chef de l'Etat n'a plus le choix. Pour la simple et bonne raison que son programme présidentiel s'est bâti dans un contexte économique qui fait figure aujourd'hui de lointain souvenir. Entre-temps, une crise financière et immobilière violente a frappé les Etats-Unis. Entre temps, l'inflation a fait son grand retour. Entre temps, le pétrole a continué de flamber. Bref entre-temps, la première crise économique du XXIe siècle s'est déclenchée sous nos yeux, après dix années d'expansion ininterrompue. Nul ne connaît son ampleur, nul ne connaît sa durée. Les économistes sont divisés sur sa nature tant l'avancement de la mondialisation brouille les repères.
Mais une chose est certaine : l'opinion désormais surinformée perçoit depuis l'automne le retournement conjoncturel et ressent au jour le jour les conséquences de cette crise (hausse des prix, modération salariale, fléchissement de l'immobilier). Ce ressenti est d'autant plus douloureux pour les ménages que le gouvernement a décidé de dépenser l'été dernier près de 14 milliards dans le paquet fiscal, un choix dont les effets sont très incertains, le choc de confiance n'ayant pas eu lieu.
Les couacs ne pardonnent pas
Aujourd'hui, que pense Nicolas Sarkozy de cette crise d'un type nouveau ? En quoi modifie-t-elle son projet de réformes ? Rend-elle la nécessité de réduire la dépense publique plus urgente ou doit-elle inciter l'Etat à soutenir la consommation des ménages ? La liste des questions est longue et si Nicolas Sarkozy est passé depuis janvier d'une omniprésence médiatique à une parole rare pour remonter dans les sondages, les Français doivent connaître la politique économique qui a été choisie.
En septembre, François Fillon s'était fait taper sur les doigts par l'Elysée après sa déclaration sur "l'Etat en faillite". Une telle formule détonnait alors avec l'optimisme volontariste, marque de fabrique du sarkozysme. Mais si l'expression ne pouvait résumer une action politique, elle avait au moins le mérite de la clarté. Depuis, les interventions de Nicolas Sarkozy sont restées dans le flou d'un pragmatisme qui ne peut servir d'axiome politique. Sa dernière déclaration début avril ("ce n'est pas les économies qui font la réforme mais la réforme qui permettra des économies") a ajouté de la confusion dans les esprits.
Car faute de résultats rapides des réformes engagées, ce qui est impossible, les Français retiennent surtout les économies annoncées ici et là, et s'inquiètent de mesures même si elles sont abandonnées (carte famille nombreuse SNCF), le tout sur fond de couacs. Dans une conjoncture difficile, la moindre erreur de communication ne pardonne pas. L'urgence de la préparation des annonces gouvernementales, de leur clarté et surtout de leur cohérence est là.
La vertu de l'impopularité
Après douze mois, l'impopularité du président de la République est forte. Puisse-t-il en faire une chance pour la réforme. Car si les Français sont mécontents de la politique actuelle, ils restent convaincus de la nécessité des changements, alors que sous leurs yeux fleurissent en Inde, en Chine et ailleurs des classes moyennes dynamiques. Mais Nicolas Sarkozy doit maintenant leur dire dans quelle conjoncture économique mondiale s'inscrit désormais la politique économique française. Le chef de l'Etat doit expliquer un cap et quelques objectifs qu'ils ressentiront au moins comme utiles pour l'avenir, avec des efforts équitablement répartis.
Ainsi, si la gauche a du mal à réformer l'Etat, par peur de décevoir sa clientèle traditionnelle de fonctionnaires, la droite va-t-elle, pour sa part, rater la réforme des professions à statut réglementé, par peur de décevoir les pharmaciens, les notaires, les coiffeurs ou les taxis ? Les propositions du rapport Attali favorisant la concurrence et le consommateur contre les rentes de situation sont-elles abandonnées, au risque de faire passer l'UMP pour un parti faussement moderne, non réformiste et pas libéral ? Les réponses de Nicolas Sarkozy sont très attendues jeudi. Et pour éviter que tout redevienne définitivement comme avant, le président de la République n'a pas d'autre choix que de transformer son impopularité en levier de la réforme, de l'équité et de la pédagogie. Sa "rupture" en dépend.
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